Peu de gens savent que Pierre Lemoyne d'Iberville, notre héros national né à Montréal est décédé à La Havane. Un peu plus loin se trouve un texte sur ce sujet écrit par Jean-Guy Allard, journaliste québécois, vivant aujourd'hui à La Havane car... qui prend femme, prend pays !

Sur un plan très officiel, Aro s'est impliqué activement dans la reconnaissance des mérites de ce grand homme. À chaque année, les participants marchent depuis le coeur de la vieille Havane jusqu'au lieu présumé où son navire était ancré, l'endroit où se trouve aujourd'hui une statue commémorative.

Depuis 2004, le Comité des Patriotes de St-Philippe de Laprairie, auquel appartient M. Gérard Laframboise, s'est associé concrètement à cette commémoration en offrant une gerbe de fleurs pour la première fois.

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D'Iberville à La Havane :
une énigme historique

Jean-Guy ALLARD

9 juillet 1706. Une foule importante se rassemble aux abords de l'église paroissiale majeure de San Cristobal de La Havane. Au cours des dernières heures, la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre : le capitaine général Pedro Alvarez de Villarín, récemment arrivé d'Espagne, est mort, en quelques heures, d'un mal mystérieux. Plus étonnant encore, le commandant d'une puissante escadre française ancrée dans le port, le canadien Pierre Le Moyne d'Iberville, résolu à porter un coup fatal à la présence anglaise en Amérique, a lui aussi été emporté par une fulgurante attaque de fièvre. Au même moment et dans les mêmes circonstances.

Quelque jours après que de Villarín ait voulu mater des séditieux, apparemment soulevés par des agitateurs venus de la Jamaique anglaise, la mort soudaine des deux hommes fait naître les rumeurs : de Villarín et d'Iberville ont-ils été tués par le Mal de Siam, une maladie tropicale mortelle qui sévit dans la colonie espagnole… ou ont-ils été empoisonnés par les Anglais ? L'alliance conclue entre les deux personnages, qui voient tous deux dans la colonie anglaise une menace pour tout le continent, leur a-t-elle valu d'être exécutés par des agents ennemis ?

La réputation de Pierre Le Moyne d'Iberville s'était rapidement répandue dans la capitale de l'île de Cuba depuis son arrivée, quelques semaines plus tôt, à la tête d'une puissante flotte. On savait désormais qu'au Nord, sur les terres et les cours d'eau de la Nouvelle-France, ce féroce guerrier avait constamment réussi à repousser les incursions anglaises, qu'il avait ensuite exploré et pris possession des bouches du Mississippi au nom de la Couronne de France et que, tout récemment, il avait pris d'un seul coup, quarante navires anglais dans l'île antillaise de Nevis.

Le canadien de 44 ans, né rue Saint-Paul à Montréal, méritait bien sa légende : jeune militaire, sa détermination et son courage lui avient en effet valu de commander des expéditions à travers les forêts hostiles qui entourent la baie d'Hudson d'où il chassait impitoyablement les navires anglais utilisant les tactiques des plus aguerris de ses alliés indiens, dont il connaissait les dialectes.

On l'avait ensuite envoyé, au cours de longues et difficiles campagnes d'hiver, débusquer l'Anglais de ses postes de Terre-Neuve. Commandant de navires de guerre, d'Iberville attaquait et réduisait à néant l'ennemi avec une adresse déconcertante. Pas une seule fois, au cours d'innombrables combats et malgré l'importance des moyens déployés, l'ennemi venu d'Angleterre ne réussit à lui faire baisser pavillon.

Sa bataille la plus remarquable était l'objet de longs récits que ses vieux compagnons ne se lassaient de répéter : à bord de son navire amiral, le Pélican, il avait coulé coup sur coup, trois bâtiments anglais qui s'étaient mis à sa poursuite.

En fait, ses exploits étaient devenus si fameux que Louis XIV, déterminé à occuper les bouches du Mississipi, l'avait envoyé prendre possession de ce territoire devenu la Louisiane : c'est là que le jeune héros - il n'avait pas encore 40 ans - s'était convaincu d'une théorie qu'il n'a plus cessé de défendre ensuite : si la présence anglaise n'est pas anéantie dans les délais les plus brefs, l'Angleterre parviendra rapidement à occuper tout le continent.

Dans un document intitulé « Mémoires de la côte de la Floride et d'une partie du Mexique », expédié en 1699 à son patron, de Pontchartrain, alors ministre de la Marine, d'Iberville a en effet livré cette analyse au ton de prophétie :

« Les Anglais ont l'esprit de colonie. Si la France ne se saisit pas de cette partie de l'Amérique pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle de l'Angleterre, écrivait-il, la colonie anglaise qui devient très considérable, s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres nations. »

En 1706, Philippe d'Anjou, neveu de Louis XIV, est roi d'Espagne. Le moment est stratégique. L'alliance entre Espagnols et Français doit permettre à d'Iberville de porter aux Anglais un coup mortel.

Le plan est d'autant plus simple que d'Iberville connaît tout la côte nord-américaine pour l'avoir visitée et minutieusement observée : il faut réunir à La Havane, le plus grand port de toutes les Antilles, une armada qui permettra de fondre sur les Carolines puis sur New York et Boston en comptant poursuivre l'attaque sur Terre-Neuve où les Anglais ont repris position.

D'Iberville reçoit de la Couronne française une importante escadre et file droit sur les Antilles. À Nevis, il saisit d'un seul coup quarante navires anglais, pourchasse le gouverneur qu'il capture lui-même au milieu d'une plantation sucrière, puis rase jusqu'au dernier bâtiment de la petite colonie. Le succès de sa manœuvre sème aussitôt un vent de panique dans les îles anglaises.

Les Anglais ont à peine le temps d'organiser une riposte que d'Iberville entre à La Havane où il communique ses projets à ses hôtes, le gouverneurs intérimaires Don Luis Chacon et Don Nicolas Chirino. Ceux-ci adhèrent aussitôt à l'idée mais se heurtent cependant à une adversité imprévue : des émissaires anglais venus de Jamaïque soulèvent l'hostilité des Havanais envers la présence de marins français dans le port.

Pour mater les séditieux, ils décrètent un couvre-feu interdisant de se trouver dans la rue après minuit, sous peine d'exil à la Floride - dont les marécages ont une sinistre réputation.

D'Iberville connaît bien La Havane dont il avait déjà apprécié les redoutables fortifications, une première fois en 1701, alors qu'il était venu se soigner de malaises contractés dans les marais louisianais. Il profite de ce nouveau séjour pour parfaire la composition de ses équipages, raffiner l'organisaton de sa flotte et s'assurer du bon état de ses navires de guerre qui occupent une grande partie du port.

C'est alors que débarque à La Havan le nouveau capitaine général Pedro Alavarez de Villarín qui s'emploie à calmer l'effervescence contre les Français et montre d'emblée sa pleine disposition à coopérer avec l'amiral canadien de Louis XIV.

De Villarín est tout de suite séduit par le projet et offre son meilleur navire, qui doit bientôt rentrer de Veracuz, ainsi que ses 300 hommes d'équipage.

Dans le château de la Force Royale, les deux hommes se lient d'amitié et rêvent du triomphe d'une grande alliance franco-espagnole qui transformera le visage de l'Amérique toute entière. Ils découvrent ensemble la vie havanaise, ses couleurs, ses sons, ses odeurs à une époque où la ville est plus que jamais le cœur des Amériques, formidable porte d'entrée de cultures diverses sur un continent en pleine ascension.

L'Espagnol et le Français font partager aux notables de la ville qu'ils visitent dans leurs belles demeures, le rêve d'une victoire qui leur semble acquise.

Le 8 juillet 1706, le rêve des deux alliés prend toutefois fin d'une façon aussi abrupte que mystérieuse. Les deux hommes sont saisis de fièvres atroces qui les terrassent tous deux en quelques heures.

D'Iberville sur son navire est entouré par ses plus fidèles compagnons qui voient leur chef qu'ils ont cru invincible, secoué par la douleur, emporté par le délire. De Villarín, dans ses appartements du château de la Force Royale, est veillé par ses médecins et ses proches qui assistent impuissants à son horrible agonie.

Le 9 juillet, les cloches de l'église paroissiale majeure de San Cristobal sonnent le glas annonçant la tragique nouvelle : de Villarín, le nouveau capitaine général, et d'Iberville, le fameux capitaine, sont morts.

L'événement sème la stupeur dans la population. De partout accourent les curieux pour voir entrer dans l'église, grand bâtiment à l'architecture inspirée de l'Inquisition, les dépouilles des deux personnages, couvertes de draps noirs.

L'évêque auxiliaire de La Havane, Dionizo Rozino, apparaît sur le parvis dans ses habits funèbres, entouré de cérémoniants portant cierges et bannières.

C'est lui qui prononcera l'oraison où, au-delà des mots, parmi les odeurs de cire et d'encens, se devine la fin tragique d'un projet aux conséquences incalculables. Avec ces deux corps est enterré, dans la crypte du bâtiment religieux, le rêve d'une autre Amérique.

Dans le grand livre des sépultures de l'église, alors siège de l'autorité religieuse de l'île, l'inscription de d'Iberville suit celle de son compagnon, sous sa forme hispanisée : El General Don Pedro Berbila, apparaît au Ve livre des enterrements des Personnes blanches, feuillet 78, numéro 26.

La nouvelle de la brusque fin du navigateur se répand à la vitesse de l'éclair dans les colonies anglaises où on éprouve un immense soulagement. Le héros du Pélican a cessé de menacer, l'Angleterre a désormais le champ libre pour réaliser ses projets d'expansion.

La mort de Pierre d'Iberville et de son compagnon de Villarín conservera cependant à jamais tout son mystère : le 30 mai 1738, un archiviste des services hydrographiques de la Marine de France rappellera en des termes énigmatiques la disparition du héros :

« Il mourut, écrit-il, empoisonné par les intrigues d'une nation célèbre qui craignait un tel voisin… »

© Jean-Guy Allard 1997


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